LA NAISSANCE D'UN ROMAN : DU JOURNALISME À LA FICTION, DE L'ACTUALITÉ À L'HISTOIRE

Publié le par Christophe Naigeon Naviguer Écrire

Enfants soldats paradant devant les objectifs des journalistes avec leurs trophées.

Enfants soldats paradant devant les objectifs des journalistes avec leurs trophées.

UNE GUERRE EN TROMPE L'ŒIL...

En1996, je suis allé au Liberia pour la première fois. La guerre civile durait depuis seize ans. J'y suis revenu quatre fois, jusqu'aux premiers jours de la paix.

Il y avait là tous les ingrédients pour boucler un sujet avec l’habituelle grille de lecture des conflits que j’avais déjà couvert : Tchad, Angola, Rwanda, Afrique du Sud… Tout y était : bois et hévéa, or et diamants, appétit de pouvoir absolu, injustice, pauvreté et richesse immenses, rivalités ethniques vraies et manipulées, géopolitique des intérêts étrangers, multinationales et mafias, armes à profusion.

En immersion dans ce chaos, j’ai filmé et interrogé des dizaines de personnes, de tous bords. Je voulais comprendre comment le pays qui porte le plus beau nom de la Terre, Liberté, avait pu devenir cette terre d’horreur.

Mais plus j’accumulais les témoignages et moins je comprenais. Rien ne donnait un sens à ce que je voyais : des combattants qui s’appelaient tous freedom fighters, portaient des masques et des noms de scène – Blanche Neige, Dracula, Mickey Mouse, Batman…

Ils défilaient, indifféremment au pas de l’oie, en dansant le rap ou la rumba, drogués, vêtus en rebelles d’opérette – costume de pirate, cape de Zorro, robe de mariée…

Quand les Kalashnikov sont trop lourdes, les enfants sont armés de Beretta, plus légères.

Quand les Kalashnikov sont trop lourdes, les enfants sont armés de Beretta, plus légères.

... OÙ LA SEULE RÉALITÉ ÉTAIT UNE FICTION

Ils combattaient, pillaient, violaient, massacraient. L’important était de parader avec armes et trophées et, bien sûr, nec plus ultra, d’être filmé. Car la culture, la référence unique, le réel même, c’était la vidéo, la fiction hyper violente.

Samuel Doe, le premier putschiste, a fait filmer par la télé locale l’exécution du gouvernement Tolbert avec interview des bourreaux ; Prince Johnson a convié un caméraman européen pour filmer l’interrogatoire et la torture à mort de Doe…

Ce ne sont pas des images de presse mais des captations de spectacle. Facile d’attirer un cadreur avec de telles séquences. Pour cent dollars, un soldat coupait une tête devant la caméra. On me l’a proposé, tout comme les Nations-Unies m’ont offert, gratis, une mascarade de désarmement d’enfants-soldats.

Dans ce trompe-l’œil, ce décor factice dans lequel j’étais otage et acteur, j’ai perdu pied. J’étais venu faire un film pour donner à réfléchir. Je n’ai pu que livrer des images brutes, brutales, sans recul : trois minutes choc qui ont fait le tour du monde. Mon plus grand, mon dernier scoop.

MON FILM RÉALISÉ EN 1996

Des millions de gens ont entendu Abraham, alias Hitler-the-Killer, un enfant-soldat de 11 ans, dire qu’il avait tué dix personnes, qu’il leur prenait le cœur et les yeux pour les donner à manger à son chef, le général Pepper-and-Salt… J’ai laissé voir ces images sans contexte ni clé de compréhension, sans être moi-même en mesure de faire autre chose que les subir.

L'interview d'Abraham, alias Hitler-the-Killer à côté de son colonel : "j'ai 11 ans, j'ai tué 10 personnes. Il me demandait de leur prendre le coeur et les yeux pour les manger. Il dit que dans le Coran il est écrit que ça donne des forces contre nos ennemis."

L'interview d'Abraham, alias Hitler-the-Killer à côté de son colonel : "j'ai 11 ans, j'ai tué 10 personnes. Il me demandait de leur prendre le coeur et les yeux pour les manger. Il dit que dans le Coran il est écrit que ça donne des forces contre nos ennemis."

LA CLÉ ÉTAIT EN AMÉRIQUE AU XIXe SIECLE

Pourtant, une clé, j’en avais une. Elle m’avait été donnée à Monrovia par Henry Andrews, juriste et historien, avec qui j’avais eu de longs entretiens : « pour comprendre ce qui nous arrive, m’avait-t-il dit, vous devez remonter dans l’histoire de ce pays fondé par des esclaves affranchis. Ils ne connaissaient pas d’autre organisation sociale que l’esclavage. S’ils n’étaient plus les esclaves, ils ne pouvaient être que les maîtres. C’est ainsi qu’ils se comportèrent dès leur arrivée en Afrique. »

Son hypothèse était que dans cette alternative binaire (dualité ?) maître-esclave se trouvait le détonateur de la bombe à retardement qui a embrasé le pays en 1980 et qui, depuis n’a pas cessé d’y rallumer le feu de la guerre civile.

J’ai suivi son conseil et je me suis fait journaliste rétrospectif. Pour apprendre à interviewer les morts et à rendre compte d'événements du passé, je suis retourné sur les bancs de l'école, à l'EHESS, avec pour directeur de recherches le Pr Elikia M'Bokolo. Et je suis allé quatre fois aux États-Unis. Une évidence est apparue : l’histoire connue de la fondation du Liberia est l’épopée des affranchis vers la terre promise, le "continent de leurs ancêtres", à la rencontre de leurs frères de race. Dans cette légende fondatrice, il n’y a pas de lien conscient avec ce qui s’est passé plus tard, pas même de regard critique sur les conditions de sa fondation. Comme s’il s’agissait de deux histoires distinctes, de deux pays différents.

À Monrovia, Bill Franck Enoyani, journaliste Libérien descendant des anciens esclaves venus d'Amérique, m’avait dit : « on croyait qu’on était Américains, on croyait qu’on était Blancs ! » Comment avaient-ils pu le croire ? Quelle perception ou quelle ignorance de leur passé avait bien pu provoquer un tel malentendu ? Ce n’était plus seulement une question d’histoire à éclaircir mais un problème d’identité à démêler. Une fiction de plus.

LA FICTION POUR RENDRE COMPTE DU RÉEL

C'est donc par une fiction, un roman, que j'ai choisi de rendre compte de cette vérité-là.

LIBERIA, éditions Tallandier, en librairie à paritr du 4 mai 2017

LIBERIA, éditions Tallandier, en librairie à paritr du 4 mai 2017

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Commenter cet article

ruffe 18/04/2017 18:42

connaitre et reconnaitre son passé celui de ses proches l'accepter, s'identifier à l'être que l'on a envie d'incarner sur l'instant sans aucunement j'ai l'impression avoir une conscience mais (vivre le présent si horrible qu'il soit ! le quotidien des enfants soldats) mais qui faut il être pour enlever toute notion de l'humain.